Tu étais beau, tu étais jeune non tu ne sentais pas le sable chaud et tu n'étais pas légionnaire... Mais tu étais  grand, mince  et avais une magnifique chevelure. Tu fis du foot à Port Louis où je suppose tu as sévi puis tu arrivas à Lorient, quand et comment je ne le sais pas mais tu y rencontras Jeanne, la femme de ta vie, la petite souris.
Jeanne et toi vous êtes mariés en 1916 à Lorient, un an plus tard naissait Jean, votre fils, mon père.
Je sais peu de choses sur votre enfance et sur votre jeunesse.
J'ai appris que tu avais été reconnu à l'âge de 6 ans par Pierre-Marie Lucas. Etait-ce ton père ? Il reconnut aussi ta soeur et fit un enfant à ta mère, Pierre-Marie également qui devint plus tard celui qu'il ne fallait pas approcher.....
J'ai appris aussi que tu étais un des fondateurs du Parti Communiste en France et je sais que toute ta vie tu as été un vrai et pur militant. Tu as été aussi enfant de choeur (rire) dans ta jeunesse.
Papa m'a dit que vous aviez fait parti d'un réseau de résistance pendant la dernière guerre, mais je ne sais pas lequel et je le regrette car j'aurai aimé savoir le rôle que Papa et toi y aviez joué.
Je regrette que tu sois parti trop tôt, j'avais 14 ans et tant de choses à te demander.

Vous avez vécu, me semble-t-il assez longtemps, à Saïgon où tu avais été muté, je crois, par l'Arsenal de Lorient. D'après les photos votre vie semblait de rêve : belle maison, serviteurs, nourrice pour Papa "Matiba" (je ne suis pas certaine de l'orthographe) à qui il vouait un amour sans borne. Grand-mère était elle maternelle ? Papa disputa de belles courses cyclistes, y fit la connaissance (brièvement) de l'opium et découvrit sa sexualité en Indochine, on ne disait pas le Viet Nam à l'époque.

Maman m'a souvent raconté que lorsqu'elle habitait Lorient avec Papa tu faisais fuire les bonnes car tu les "draguais". Je crois que tu as été un grand coureur de jupon, un grand séducteur mais que la femme de ta vie était grand-mère.

Mais moi ce grand-père là je ne l'ai pas connu. Mon grand-père à moi avait les cheveux d'un blanc neigeux, était légèrement vouté et toujours à l'écoute de ses petits enfants : Jean-Yves et moi. Tu fus heureux lorsque Jean-Yves commença un carrière (brève) à Paris Match comme Photographe de presse. Tu te précipitais chaque semaine pour acheter le magazine que tu feuilletais inlassablement à la recherche de LA photo de ton petit-fils.

Nous partions souvent tous les trois au cinéma (tu nous y déposais Jean Yves et moi, toi tu allais au Celtic, voir notre cousine Denise) puis nous mangions une glace. Mais chut !! Grand mère ne devait rien savoir et nous ne parlions jamais, nous gardions le secret.

Et puis en 1960 Grand-mère mourut, brutalement, comme une chandelle qui s'éteint. C'était Pâques et nous repartions pour Paris en nous arrêtant à Rennes. C'est là que nous avons appris que celle que nous connaissions si peu, qui avait pleuré pour la première fois devant nous le matin même, avait cessé de vivre.

Quelques mois plus tard j'appris que je resterais avec toi à Lorient. J'ignorais que mes parents se séparaient.

Mon pauvre grand-père puis-je te demander pardon de mes incartades, de mes mensonges .... J'ai du t'en faire "baver" pendant cette année scolaire mais je n'étais pas préparer à quitter Clamart, mes parents et mes amis. Rien on ne m'avait rien dit.
J'aurai pu être une bonne élève mais je n'en faisais qu'à ma tête.
Un an après Papa décida de me mettre en pension à Baud, et je ne te voyais que tous les 15 jours. Et là les souvenirs reviennent en boucle. Suivant la saison j'avais dans mon assiette les meilleurs plats, ceux que j'aimais. Tu étais attentionné comme personne. C'était du vrai bonheur que ces 2 petits jours passés avec toi. Je repartais la valise bourrée de linge propre et de friandises et un billet de 10 francs pour payer le car 15 jours plus tard et les bonbons que j'achetais lorsque le jeudi nous sortions avec le pensionnat.

Et puis un jour funeste de novembre 1962; tu m'avais acheté un bouquet d'oeillets blancs (je les hais depuis) mais tu étais malade et j'ai du te faire lever car je n'arrivais pas à allumer le four. Tu as craché du sang et tu as été hospitalisé le soir même.  Tu revins chez toi le 8 ou le 9 avril 1963 dans ton cercueil. Ma vie s'est écroulée !!! Je ne pouvais pas croire que tu m'avais abandonné.

J'ai détesté ce prêtre qui, en chair, a interdit à ses ouailles de suivre ton cortège mortuaire. Tu avais refusé les honneurs militaires mais je ne sais pas pourquoi.

Je ne pense pas que tu aurais aimé la femme que j'ai été mais peut être que tu aimerais celle que je suis aujourd'hui.

C'est terrible à dire mais tu m'as toujours manqué. C'est peut être pour cela que je fais ma généalogie pour retrouver un peu ceux que j'ai perdu trop tôt.

J'aimerai savoir écrire, avoir un vrai talent d'écrivain pour te décrire et pour faire un merveilleux portrait de toi, un portrait comme j'ai dans mon coeur.

Ton fils, Jeannot et toi avez été les trois vrais hommes de mon enfance, ceux qui m'ont aimé et qui m'ont donné. J'ai souvent dit que vous étiez les hommes de ma vie.